«Bonnes» ou «mauvaises» victimes?

Trois acteurs emblématiques

L’exposition Humaniser la guerre? convie à une découverte du Comité international de la Croix Rouge (CICR) et engage, plus largement, une réflexion sur l’évolution parallèle de la nature des conflits et des modalités d’intervention de l’organisation. Elle place au cœur de son propos la dimension humaine, en abordant notamment les trois acteurs emblématiques: les belligérants, les victimes et les intervenants du CICR.

L’exposition Humaniser la guerre? convie à une découverte du Comité international de la Croix Rouge (CICR) et engage, plus largement, une réflexion sur l’évolution parallèle de la nature des conflits et des modalités d’intervention de l’organisation. Elle place au cœur de son propos la dimension humaine, en abordant notamment les trois acteurs emblématiques: les belligérants, les victimes et les intervenants du CICR.

Trois acteurs emblématiques

La dénomination de ces trois figures ne recouvre pas une réalité exacte. Le belligérant peut être soldat, directeur de prison, chef d’état, gradé… Il est toujours celui qui exerce la force et possiblement l’oppression; celui qui accepte ou non que le CICR exerce sa mission. La victime peut être un soldat blessé ou prisonnier. Il peut être un civil ou le proche d’un disparu. Il est celui qui connaît la souffrance. Enfin, les intervenants du CICR, hommes et femmes, sont ceux qui, entre les deux premiers, exercent ou tentent d’exercer leur mission humanitaire. Ils peuvent être fondateurs, délégués, infirmiers, logisticiens… Ils sont à la fois acteurs et témoins.

Ces trois figures interagissent dans un flux continu d’actions qui conduisent parfois leurs statuts à se confondre. Elles sont ainsi des modèles qui, au fur et à mesure des époques et des situations, changent d’identité et de visage.

Le principe d’impartialité

L’impartialité est l’une des bases essentielles du travail humanitaire du CICR en faveur des victimes. Selon ce principe, le CICR aide tous ceux qui ont en ont besoin, en faisant abstraction de leurs opinions ou de leur passé. Dépassant les dilemmes moraux, l’impartialité répond à une seule logique, celle de l’action concrète face à la souffrance. En ce sens, il n’y a pas de «bonnes» ou de «mauvaises» victimes pour le CICR. Cette position peut quelques fois l’amener à porter assistance, en même temps, à des victimes et à leurs bourreaux.

Distribution de pain à des réfugiés du Kosovo à Kukes, Albanie, 2 mai 1999, © CICR, photo : Boris Heger
Distribution de pain à des réfugiés du Kosovo à Kukes, Albanie, 2 mai 1999, © CICR, photo : Boris Heger

Ainsi, après le génocide de 1994, le CICR est intervenu au Rwanda tant pour les rescapés des massacres que pour des personnes incarcérées pour avoir pris part à ceux-ci. Après 1945, il était aux côtés des populations allemandes endurant les conséquences de la défaite, tout en aidant des personnes qui avaient subi le joug nazi, y compris des survivants de la Shoah.

Si ce principe d’impartialité est parfois mal compris ou critiqué, il découle cependant de la longue expérience du CICR auprès des victimes de la guerre. De ces rencontres est née une constatation. Celle de la fragile et mouvante séparation entre le statut de victime et celui de tortionnaire. À plusieurs reprises au cours des 100 dernières années, le CICR a pu en effet constater la porosité qui existait entre ces deux catégories et le fait que, suivant les circonstances, l’on pouvait facilement glisser de l’une à l’autre.

Se défaire de tous préjugés…

Rodolphe Haccius, délégué du CICR en Hongrie après la Première Guerre mondiale, fut témoin de ce genre de revirement, lui qui visita tout d’abord des captifs aux mains des communistes pour, dès la chute de Béla Kun, voir les prisonniers se muer en gardiens de leurs anciens geôliers! Ce même phénomène s’est reproduit depuis, à chaque révolution, guerre ou changement de régime politique.

L’impartialité du CICR est le fruit d’un apprentissage, durant lequel l’institution a dû se défaire de tout un bagage de préjugés raciaux, idéologiques, moraux ou culturels qui l’a empêchée, à plusieurs moments de son histoire, de voir, et donc d’aider les victimes. La chose est vraie pour les guerres de colonisation où seules les victimes «blanches» étaient alors dignes d’intérêt. L’inaction du CICR face aux déportations dans les camps nazis est peut-être en partie due aussi à la subsistance, à l’époque encore, de cette distinction entre «bonnes» et «mauvaises» victimes.

Daniel Palmieri
Chargé de recherches historiques au CICR
et co-commissaire de l’exposition Humaniser la guerre?

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