Renaissance d’une figure au cœur de l’identité helvétique
Dans le cadre de l’année dédiée à Ferdinand Hodler (1853-1918), la salle des Armures du Musée d’art et d’histoire accueille un accrochage original de trois œuvres à caractère historique mettant en scène une figure issue du répertoire traditionnel de l’art helvétique, celle du guerrier suisse [fig. 1]. Face aux toiles de Hodler, le visiteur est convié à (re)découvrir des pièces de la collection d’armes anciennes contemporaines des épisodes représentés.
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Salle des Armures du Musée d’art et d’histoire © MAH, photo : F. Bevilacqua
La figure du guerrier suisse, telle qu’elle se fixe dans les œuvres des peintres-mercenaires du XVIe siècle, comme le Bernois Niklaus Manuel (vers 1484-1530) ou le Soleurois Urs Graf (vers 1485-1527/1528) [fig. 2], connaît une renaissance formelle dans la production artistique helvétique du dernier quart du XIXe siècle. Dans une période marquée par la construction de l’identité nationale, le nouvel État fédéral fondé par la constitution de 1848 est en quête de symboles rassembleurs. L’image idéalisée du rude combattant confédéré des origines va dès lors servir à incarner les vertus civiques qui ont permis l’avènement de la Suisse moderne.
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Gravure sur bois, feuille 40 x 27,8 cm, Historisches Museum Bern
© Bernisches Historisches Museum, Berne, photo : C. Moor, inv. H/824a
L’artiste s’inspire ici d’un dessin réalisé par son père Niklaus Manuel en 1529 (Bâle, Kunstmuseum Basel, Kupferstichkabinett, inv. 1927.114). Dans un carnet daté de 1899 (carnet 20, p. 3, MAH, inv. 1958-176-20), Hodler fait à son tour un rapide croquis de ce fastueux costume, dont on retrouve des échos dans celui que porte, dans La Retraite de Marignan, le personnage marchant en tête du cortège, auquel il a prêté ses traits.
La personnalité dominante de ce renouveau est certainement Ferdinand Hodler, chez qui le sujet trouve une résonnance particulière : l’artiste s’y est identifié à plusieurs reprises au cours de sa carrière, se représentant tantôt en guerrier furieux [fig. 3], tantôt en protagoniste de la retraite de Marignan, ou encore sous les traits du légendaire Guillaume Tell. En dépit des vives controverses qu’elles suscitent au moment de leur création, ses puissantes interprétations du guerrier suisse sont depuis devenues de véritables icônes identitaires.
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Huile sur toile, 240 x 168 cm © MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 1896-14
Seul tableau à caractère historique ne résultant ni d’une commande, ni d’un concours, cet autoportrait est le prototype iconographique de toutes les figures de guerriers suisses peintes par Hodler.
Morat et Marignan, des exemples édifiants
Les décors commandés après concours à Hodler pour la salle d’armes du Musée national suisse à Zurich, inauguré en 1898, sont représentatifs à cet égard. Dans ce «temple de pèlerinage pour la jeunesse suisse», comme l’appelait Heinrich Angst (1847-1922), premier directeur de l’institution, où étaient rassemblés les armes, les trophées et les souvenirs historiques témoignant de la grandeur du passé national, il s’agissait d’exalter le sentiment patriotique à travers la représentation édifiante de deux batailles décisives pour le devenir de la Suisse: Morat (22 juin 1476) et Marignan (13-14 septembre 1515) [fig. 4].
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© Schweizerisches Nationalmuseum – Landesmuseum Zürich
Sur le mur du fond, la fresque de La Retraite de Marignan peinte par Hodler en 1899-1900
La victoire remportée à Morat sur le duc de Bourgogne Charles le Téméraire (1433-1477) constitue un tournant pour l’Europe comme pour la Confédération, qui devient une grande puissance militaire, pourvoyeuse de mercenaires convoités. Elle renforce sa vocation d’État indépendant et marque une ouverture vers les régions francophones de l’ouest du Plateau suisse. Quant à la défaite de Marignan, que le jeune roi François Ier (1494-1547) inflige aux Suisses qui, après deux jours d’un combat acharné, sont obligés de se replier sur Milan, son souvenir renaît en Suisse à la fin du XIXe siècle où, de retraite traumatisante, il se mue en «glorieuse défaite». L’historiographie se plaît alors à souligner l’héroïsme et la solidarité des Confédérés, et construit le mythe d’une «leçon de 1515» marquant le point de départ virtuel du principe de neutralité.
Les sources documentaires de Hodler
Hodler débute son travail en 1897. Son projet pour La Retraite de Marignan soulève une vive controverse, la fameuse «querelle des fresques»: pendant de longues années, il est en butte aux critiques de ses détracteurs, qui lui reprochent entre autres le réalisme cru de ses compositions, la distance prise avec la «réalité historique» et l’inexactitude des costumes et des armes. Le riche fonds de travaux préparatoires hodlériens conservé au musée – en particulier un exceptionnel ensemble de 241 carnets de croquis¹ – révèle cependant un artiste soucieux de se documenter, selon les connaissances de son temps, sur les différents aspects des faits d’armes représentés.
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Oswald Göschel (attr.), Vitrail aux armoiries de Zoug, Lucerne, vers 1505. Peinture sur verre, 44,8 x 31,5 cm, Zurich, Musée national suisse, Fondation Gottfried-Keller, inv. DEP-28
© Schweizerisches Nationalmuseum – Landesmuseum Zürich
Les deux exemplaires exposés donnent un aperçu de la diversité de ses sources d’inspiration: maîtres anciens, vitraux [fig. 5] ou encore armes qu’il copie dans divers arsenaux et musées suisses, notamment à la Salle des Armures de Genève [fig. 6].
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Huile sur toile, 326 x 106,7 cm, inv. 1939-30 © MAH, photo: F. Bevilacqua
Ce panneau fait partie des vingt-six «figures de Suisses» commandées après concours à Hodler pour orner les pylônes des galeries extérieures du Palais des beaux-arts de l’Exposition nationale suisse de 1896 à Genève. Significativement, l’ensemble ne comprend que six personnages contemporains contre vingt figures à caractère historique, parmi lesquels prédominent les guerriers portant la hallebarde, l’arme emblématique des anciens Confédérés.
Lamprecht Koller (actif vers 1645-1681), hallebarde, Würenlos (Argovie), entre 1663 et 1681. Acier, bois, long. 201,4 cm, inv. 2239 © MAH, photo: F. Bevilacqua
Les hallebardes de ce type, dont Hodler reproduit la silhouette caractéristique dans le Guerrier monumental de 1895 ainsi que dans un carnet contenant plusieurs croquis réalisés l’année suivante à l’ancien Arsenal de Genève (carnet 22, p. 22, MAH, inv. 1958-176-22) sont alors généralement datées du XVe siècle, bien qu’en réalité elles témoignent du regain de faveur dont jouit cette arme en Suisse dans la seconde moitié du XVIIe siècle.
La polémique nationale provoquée par les fresques de Zurich, qui avait été précédée par le «scandale» genevois autour des «figures de Suisses» créées pour le Palais des beaux-arts de l’Exposition nationale de 1896 [fig. 7], reflète l’incompréhension d’une partie de ses contemporains, choqués par sa rupture avec les codes de la peinture d’histoire. L’artiste rejette en effet tant la théâtralité « romantique » des œuvres de ses prédécesseurs que la tradition des reconstitutions historiques poussées jusqu’au moindre détail.
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Huile sur toile, 10,5 x 94,4 m, Fondation pour le Panorama de la bataille de Morat (1476)
© Fondation pour le Panorama de la bataille de Morat (1476), photo : T. Wiedmer
Cette spectaculaire peinture illusionniste offrant une vue panoramique à 360° est présentée au Grand Panorama de la Jonction à Genève dès 1897, l’année même où Hodler remporte le concours du Musée national. L’artiste avait lui-même participé à la création d’une œuvre de ce type au début de sa carrière en collaborant au fameux « Panorama Bourbaki » (1881) du genevois Édouard Castres, toujours visible à Lucerne.
Armes et « souvenirs »
En regard des toiles de Hodler, une cinquantaine de pièces de la collection d’armes anciennes du musée permettent d’évoquer l’équipement du combattant confédéré des XVe et XVIe siècles [fig. 8].
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© MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. E 48
Parmi celles-ci figurent quelques objets considérés, lors de leur entrée dans la collection au XIXe siècle ou au début du siècle suivant, comme provenant des champs de bataille de Morat et de Marignan. Que ces «souvenirs» soient issus du collectionnisme privé [fig. 9] ou qu’ils aient été acquis par les responsables de l’ancienne Salle des Armures, leur rattachement à ces épisodes historiques est le plus souvent invérifiable – voire parfois anachronique.
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Acier, carton, cire, encre, fil de laiton, carton 11 x 20,5 cm, legs Louise Rilliet, 1915
© MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. 1686 et 1686 bis
Ils trouvent cependant leur place ici en tant qu’évocation du contexte suisse et genevois de l’époque de Hodler. Car si la valeur symbolique et affective qu’on leur prêtait alors reflète l’effervescence patriotique de l’époque, elle témoigne aussi d’une volonté genevoise de se rattacher à un patrimoine commun et de s’inscrire dans une tradition historique nationale. Une tradition que Hodler, par la puissance évocatrice de ses compositions, a plus que tout autre contribué à ancrer dans la conscience culturelle suisse.
¹ Une sélection de ces précieux cahiers fait actuellement l’objet d’une présentation au premier étage du MAH. Au sujet de ce corpus, voir Caroline Guignard, Les Carnets de Ferdinand Hodler, série « Reflets des collections », Musée d’art et d’histoire, Genève, 2018, ISBN 978-2-8306-0269-2.
² Après les multiples retouches exigées par le Comité central de l’Exposition, l’opposition à la vision novatrice de l’artiste s’exprime encore la veille de l’ouverture de la manifestation, lorsque des inconnus démontent nuitamment trois toiles pour les remplacer par des panneaux décoratifs. Écœuré par cette ultime vexation, Hodler fait un mémorable esclandre lors du banquet des artistes organisé pour l’inauguration.
sympa pour l’article