Don d’un ensemble d’objets signés Philippe Cramer au MAH
En 2010, année du centenaire du Musée d’art et d’histoire, un dialogue inédit entre passé et présent s’est noué dans les salons historiques, grâce à une carte blanche confiée à l’artiste genevois Philippe Cramer (1970-). Dans le cadre de l’exposition Décor, design & industrie : les arts appliqués à Genève en 2011, l’ensemble L’Ornement jamais, créé spécialement pour l’occasion par le designer, s’était glissé dans l’écrin particulier des boiseries ornementales provenant du château de Cartigny. Réalisées par Jean Jaquet (1754-1839) au tournant du XIXe siècle, celles-ci avaient été transférées et installées en 1910 dans le nouveau «grand musée». Aujourd’hui, l’ensemble d’objets décoratifs conçus par Philippe Cramer pour orner ces salons a fait l’objet d’un don en faveur du MAH.
Period rooms
Si la vocation originale des «chambres historiques» installées dans les musées suisses dès le XIXe siècle, tel l’ensemble du château de Zizers au MAH, était de revendiquer une appartenance helvétique, la présentation de period rooms dans le parcours muséographique répond aujourd’hui à d’autres objectifs: outre conserver, préserver et transmettre, il s’agit de raconter une histoire, de proposer une didactique des styles, d’évoquer un art de vivre daté ou encore de mettre en scène des objets du quotidien en associant la rigueur du contexte historique au talent de scénographes. Ce peut être également un lieu idéal de confrontation de genres et de techniques.

En 1905, lors de la vente du «château» de Cartigny, les boiseries d’une salle de réception sont achetées par la Société auxiliaire du musée de Genève, qui en fait don au Musée d’art et d’histoire, alors en construction
Grâce à ce dialogue lancé entre hier et aujourd’hui dans un même espace, la lecture du lieu a gagné en complexité et s’est enrichie de la possibilité d’aborder d’autres thèmes, comme la filiation des codes esthétiques d’un siècle à l’autre, la fonction des pièces de mobilier, l’innovation technologique, la place du décor et de l’ornement dans l’espace privé ou public…
Le Salon de Cartigny
La muséographie réalisée au MAH en 1910, sous la direction de l’architecte Marc Camoletti, incluait la reconstitution du salon de la demeure genevoise de Cartigny (boiseries, consoles, dessus de porte, cheminées, glaces, châssis des fenêtres et portes ainsi que parquet d’origine). L’ensemble était signé Jean Jaquet, sculpteur d’ornements considéré alors comme un maître de la décoration d’intérieur à Genève. Du mobilier de la même époque, choisi dans les collections patrimoniales genevoises, complétait cet espace.

© Centre d’iconographie genevoise
Depuis 2010, l’intervention de Philippe Cramer offre aux visiteurs les clefs d’une complète relecture du salon. Chaque meuble dessiné pour le projet L’Ornement Jamais s’inscrit en effet dans la typologie et les codes esthétiques du XVIIIe siècle: il conserve les lignes droites du style Louis XVI ainsi que les fonctions propres à chaque pièce de mobilier. Certaines extrémités du menuisage en sapin brossé sont trempées dans un bain d’or, figeant le dessin naturel du veinage apparent du bois et évoquant les éléments de bronze dorés de l’époque.
Le titre de cette suite – L’Ornement Jamais – est une allusion à la maxime du mouvement Bauhaus qui prônait l’abolition de l’ornement et dont l’esthétique simple, épurée, sans fioritures, se basait sur des matériaux novateurs comme l’acier et le verre. Une tournure homophonique du titre choisi pour l’ensemble dessiné par Carmer donne «L’or ne ment jamais», en référence au matériau utilisé.

© Philippe Cramer L’Ornement Jamais, 2010
Entre Jean Jaquet et Philippe Cramer, cette question du décor est centrale: leur dialogue met en évidence le rapport qu’ont les deux créateurs, actifs à deux siècles d’intervalle, autour de la notion d’ornement.
Le salon de Cartigny s’est, depuis 2010, quelque peu figé dans une présentation à caractère initialement temporaire. Mais aujourd’hui, tandis que le Museum of Modern Art (MoMA) de New York ou le Musée d’art contemporain de Tokyo ont ouvert les portes de leurs boutiques aux créations de Philippe Cramer, ce dernier vient d’offrir au patrimoine public genevois les objets d’art (miroir, vases, chandeliers…) conçus pour accompagner le mobilier imaginé en 2010 pour le musée de Genève – ensemble financé par la Fondation Hans Wilsdorf, qui en avait fait don aux collections publiques.

Ces gestes généreux contribuent à enrichir de manière significative les collections réunies dans le domaine des arts appliqués, en matière de création contemporaine genevoise de niveau international. De plus ils participent intimement de la mission didactique du musée, assurant à travers son enrichissement la possibilité de considérer la place de l’objet contemporain dans les collections genevoises.
Vers un discours renouvelé
De nouvelles perspectives s’ouvrent ainsi pour renouveler le discours sur le «décor intérieur», avec pour objectif de dépasser la simple reconstitution. Le contexte historique (évolution du milieu domestique, art de vivre, ameublement, artisanat et son rapport à l’industrie…) ainsi que la technique d’exécution (métiers d’art…) pourront ainsi être développés, voire mis en rapport avec ceux, similaires ou non, d’autres lieux et d’autres cultures.

La démarche implique de renoncer aux éléments non «authentiques»: ce qui est «faux» est abandonné au profit de ce qui est historique et qualitatif, par le biais de nouvelles idées muséographiques. En effet, une approche scénographique innovante permettrait de revaloriser les éléments d’ameublement: l’idée est de renoncer à la «machinerie» provoquant l’illusion, pour favoriser la prise de conscience de la mise en scène et pour rediriger le regard du visiteur vers l’objet d’art et l’objet d’histoire. Il s’agirait de tenir compte de l’intérêt du public pour les ambiances évocatrices, tout en renouvelant le procédé des period rooms dans un programme muséologique contemporain.