Jean-Gabriel Eynard daguerréotypiste
L’exposition Révélations, au Musée Rath du 27 mai au 11 septembre 2016, présente pour la première fois au public des daguerréotypes de Jean-Gabriel Eynard acquis en 2013 par la Ville de Genève. Ces pièces exceptionnelles sont contemporaines de l’invention de la photographie.
L’annonce en 1839 de l’invention du daguerréotype – qui porte le nom de l’un de ses créateurs, Louis Daguerre (1787-1851) – connaît un retentissement public considérable. Pour la première fois, un procédé, suffisamment abouti pour être commercialisé, offre le moyen de reproduire le réel avec une précision qui force l’admiration. Les images sont prises en noir/blanc à l’aide d’un appareil – la chambre daguerrienne –, dans lequel on glisse une plaque en cuivre recouverte d’une couche d’argent sensibilisée chimiquement à la lumière. La photographie va alors se diffuser rapidement hors de France, portée par de nombreuses améliorations techniques qui vont en faciliter l’usage. En Suisse, elle provoque dès 1839 l’enthousiasme du graveur et lithographe saint-gallois Johann Baptist Isenring qui se procure très tôt un appareil, devenant ainsi le premier photographe professionnel de Suisse.
À Genève, c’est Jean-Gabriel Eynard (1775-1863) qui se distingue. Contrairement à Isenring, Eynard est un amateur éclairé. Sa fortune considérable lui permet de se passionner sans réserve pour le daguerréotype, qui est alors un procédé coûteux. Il a déjà 65 ans quand il prend ses premières vues en Italie dont la trace s’est malheureusement perdue. Mais l’essentiel de ses sujets sont des portraits de groupe où il se représente généralement entourés des siens avec sa femme Anna Lullin de Châteauvieux. La plupart des images sont prises dans l’une ou l’autre de ses somptueuses propriétés, aux Bastions à Genève devant le palais qui porte son nom, à Beaulieu près de Rolle ou à Paris. Ses photographies sont destinées à un usage privé, à de rares exceptions près comme cet exceptionnel daguerréotype du prince Timothy Kamalehua Haʻalilio d’Hawaï que Eynard rencontre à Paris en 1843.
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Cette image est l’une des plus anciennes photographies datables de Suisse © Centre d’iconographie de la BGE, inv. 2013-001 DAG 010
Une collection de daguerréotypes inédite
Ses daguerréotypes occupent la partie introductive de l’exposition Révélations au Musée Rath, dont l’élaboration a été confiée au Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève qui possède la majorité des daguerréotypes connus de Jean-Gabriel Eynard. L’occasion de présenter pour la première fois une sélection parmi 135 pièces inédites qui ont été acquises par la Ville de Genève en 2013. Les plaques d’Eynard, datables entre 1840 et 1855 environ, comptent en effet parmi les plus anciennes photographies qui soient conservées en Suisse, certainement aussi parmi celles qui sont les plus abouties du point de vue de leur qualité esthétique.
Quelques pièces et ouvrages exposés au Rath, dont une chambre daguerrienne des années 1840, situent le contexte dans lequel travaille Eynard à ses débuts. La célèbre caricature de Théodore Maurisset, la « daguerréotypomanie » prêtée par la Fondation Auer-Ory, atteste l’extraordinaire engouement suscité par la photographie dès 1839. Un portrait de groupe, où Eynard est accompagné de l’opticien Noël Paymal Lerebours – l’un des pionniers français du daguerréotype – illustre le réseau de relations dont il a bénéficié pour s’initier à la nouvelle technique. Une gravure publiée par le même Lerebours en 1841 dans ses Excursions daguerriennes: vues et monuments les plus remarquables du globe est d’ailleurs une transposition d’un daguerréotype pris à Genève en été 1840. Il s’agit de la plus ancienne trace connue d’une photographie à Genève. L’auteur de cette vue n’est certainement pas Eynard, mais un opérateur envoyé par Lerebours en Italie. Quelques-unes de ces images ont été présentées à la même époque dans la boutique de l’opticien-photographe genevois Artaria. Rodolphe Tœpffer, le célèbre inventeur de la bande dessinée, les a-t-il vues ? En tout cas, c’est en connaissance de cause qu’il fait, un an plus tard, la critique virulente des Excursions daguerriennes, jugeant la nouvelle technique insuffisante du point de vue de l’art, un texte présent dans l’exposition.
Eynard, amateur éclairé
Quand il prend ses premières photographies à Genève, Eynard est ainsi loin d’être seul. Néanmoins, il a développé une manière qui lui est propre, inspirée de la peinture de ses contemporains. Jean-Gabriel Eynard et sa femme Anna sont des mécènes reconnus à Genève. Outre les deux palais que le couple s’est fait construire à Genève et en Pays de Vaud, ils ont constitué une collection d’art dans le goût néoclassique. Ils feront notamment reproduire leurs propriétés par le Genevois Alexandre Calame et par l’artiste piémontais Antonio Fontanesi. Celui-ci fera aussi une gravure d’un daguerréotype d’Eynard qui est montrée avec son modèle au Musée Rath.
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© Centre d’iconographie de la BGE, inv. 2013-001 DAG 048
La fréquentation de l’art n’est pas restée sans influence sur la conception des daguerréotypes. Eynard montre un rare raffinement dans la composition de ses plaques. Mettant à profit la longueur des temps de pose qui oblige les personnes représentées à figer leur attitude, le photographe dispose ses modèles devant des architectures-décors dont les formes géométriques structurent ses images. À l’instar des tableaux néo-classiques, la disposition des figures dans l’espace est savamment calculée, les positions des corps et des gestes se répondent de manière à équilibrer parfaitement l’ensemble. À la manière des acteurs sur une scène de théâtre, ses sujets, largement cadrés, paraissent parfois trop petits par rapport à leur environnement. L’un des modèles d’Eynard pourrait se trouver dans la scénographie dont il s’est d’ailleurs attaché à reproduire certains exemples à l’aide de la photographie.
À partir des années 1850, l’œuvre d’Eynard évolue vers plus de liberté. L’acquisition faite en 2013 permet de montrer des vues de paysage autour de Beaulieu, dont certaines étonnent par leur audace technique (images à contre-jour). Eynard est alors passionné par un nouveau procédé, l’image stéréoscopique, promue à Paris par Jules Duboscq, qui permet de rendre le relief. 61 daguerréotypes de ce type sont conservés, dont 22 vues ont des dimensions deux fois plus grandes que le format habituellement commercialisé alors.
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Daguerréotype stéréoscopique
© Centre d’iconographie de la BGE, inv. 2013-001 DAG 070
Les incunables de la photographie en Suisse
L’œuvre d’Eynard forme un ensemble particulièrement remarquable, non seulement en raison de sa précocité qui fait de ses daguerréotypes de véritables incunables de la photographie en Suisse, mais aussi en raison de leur originalité technique et de la haute qualité de leur composition. Leur fragilité, qui impose des conditions drastiques de conservation et empêche de les montrer trop souvent, font de la présentation de ses daguerréotypes au Musée Rath un événement au sein de l’exposition.
Nicolas Schaetti
Conservateur du Centre d’iconographie de la Bibliothèque de Genève
NB. L’image en Une de cet article illustre Jean-Gabriel Eynard et ses cochers. Cette pièce est le premier daguerréotype stéréoscopique de Suisse, procédé qui permet une vision en relief. Les deux vues ont été prises successivement, et non pas avec un appareil unique à déclenchement simultané, comme ce sera le cas plus tard. Eynard, figuré à gauche, a croisé les jambes durant la pose.
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